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Lou Reed "Berlin" : sombre et sublime !

lou reed

 

"Berlin" est le troisième album solo de Lou Reed. Un chef-d'oeuvre, pour moi, son apogée artistique, même s'il y aura encore quelques bijoux à venir comme l'album "live" "Rock n' roll animal". Il succède à "Transformers " (déjà chroniqué ici), il en est quasiment le pendant négatif. Si "Transformers", sans être particulièrement joyeux, était un disque lunaire, aérien, presque apaisé, "Berlin" est sombre, torturé, creuse les tréfonds les plus obscurs de l'âme humaine. Le disque sera pourtant un échec commercial lors de sa sortie. Il n'en reste pas moins un classique incontournable, un des plus grands disques de l'histoire du rock.

"Berlin" est ce que l'on peut appeler un concept album, c'est à dire que toutes les chansons mises bout à bout racontent une histoire. "Berlin" est certes le lieu de cette histoire, mais la ville n'en est pas le sujet. D'ailleurs contrairement à ce qui est communément raconté, le disque n'y a pas été enregistré, il le fut à Londres.

"Berlin", c'est l'histoire de Jim et Caroline qui se rencontrent et s'aiment dans la ville allemande. Mais entre drogue, violence, maltraitance, prostitution, leur histoire d'amour va vite se transformer en enfer.

L'album débute par une fête d'anniversaire, puis le piano se fait peu à peu une place et arrive la voix fatiguée, presque inaudible de Lou Reed. La légende raconte qu'il a enregistré le disque dans un état presque second, sous l'effet des drogues. La chanson, c'est "Berlin" (paroles ici), celle qui donne son titre à l'album. C'est le début de l'histoire, celle de la rencontre entre Jim et Caroline. Si tout y semble apaisé, la voix de Lou Reed qui frôle l'épuisement ne laisse rien de bon à espérer pour la suite.

"Lady day" raconte quelques scènes du quotidien de Caroline. En fait il s'agit d'une chanson en hommage à Billie Holiday, dont l'histoire faite de violence, de rejet du public, et de drogue, ressemble un peu à celle de l'héroïne de Lou Reed. Dès la seconde chanson, on s'aperçoit que Caroline vit dans la crasse et dans des endroits sordides (paroles ici).

Piano et guitare, "Men of good fortune" paraît presque apaisée, même si par moment les guitares et la batterie suggèrent la colère. Les paroles (ici) suggèrent l'opposition entre deux mondes, mais se contredisent d'une ligne à l'autre. C'est l'esprit embrumé de Jim qui parle, sous l'effet de la drogue. A noter une sublime ligne de basse. Avec une conclusion terrible : il se fout de tout ça !

"Caroline says", c'est le couple qui se fissure et Caroline qui commence à aller voir d'autres hommes. Déjà, on sent de façon latente la violence. Superbe chanson (paroles ici), avec un refrain qui reste en tête et surtout une formidable orchestration. La fin, à la flûte traversière me semble-t-il, et magnifique.

La voix étrangeement calme de Lou Reed  sur "How do you think it feels" tranche avec les propos terribles de la chanson (ici) : le quotidien d'un drogué, celui de Jim en l'occurrence, en recheche permanente de substances. C'est la musique, surprenante, endiablée, qui nous fait saisir la capharnaüm qu'il y a dans la tête de Jim.

Sur "Oh Jim", c'est Caroline qui reprend la parole (ici). On apprend que Jim est parti, puis revenu mais il n'il y a plus d'amour dans le couple. On découvre aussi pour la première fois qu'il y a des enfants. Le rythme saccadé de la chanson suggère la violence : rien ne va plus entre eux. Un magnifique final  avec la musique qui s'éteint et la voix seule de Lou Reed, plus désespérée que jamais.

La Face B (je n'ai pas précisé, mais je parle du vinyl évidemment, on n'a pas fait mieux !) débute par un immense chef-d'oeuvre : "Caroline says II". La chanson sera reprise de multiples fois, notamment par Siouxsie. La chanson est terrible puisqu'elle raconte  (ici) une séance où Jim frappe Caroline. La violence c'est définitivement installée entre eux, il n'y a plus d'amour. La voix de Lou Reed n'aura jamais été si belle, si glaçante, elle rend la chanson encore plus forte.

Avec "The Kids", la descente aux enfers se poursuit (ici). Caroline, toujours droguée s'est fait retirer ses enfants parce qu'elle se prostitue. C'est Jim qui parle qui raconte tout ça, mais il n'est plus capable de s'pitoyer sur elle, il n'est plus qu'un "garçon liquide", à qui tout semble loin, il est plus heureux sans elle. Terrible conclusion de la chanson. La lègende raconte que les pleurs d'enfant à la fin sont réels, il seraient ceux des enfants du pianiste abandonnés dans le studio pour être enregistrés. Sinistre !

"The bed"  (ici) c'est le lit sur lequel ils ont vécu, se sont aimés. C'est aussi celui sur lequel elle s'est suicidé. C'est Jim qui raconte dans une chanson pleine de nostalgie et de tristesse. Il est difficile de ne pas avoir la chair de poule en l'écoutant.

Pour terminer un disque pareil, il ne faut pas moins qu'un bijou, une chanson qui résume le reste de l'album et qui n'ait rien à envier en tristesse, en beauté lyrique. Pas de problème, ce sera "Sad song"(ici), à l'orchestration sublime à base d'harmonium.

La plupart des oeuvres les plus belles, qu'elles soient musicales ou pas, prennent naissance sur le malheur et la tristesse. le bonheur ne donne pas de grandes oeuvres. "Berlin", ne trahit pas la règle, c'est un disque immensément beau !

En bonus, une petite vidéo qui permet de comprendre la genèse du disque.

Lou REED Berlin Story

 

 

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Murat : "Le Manteau de pluie".

Il est des artistes, des chanteurs qui font un peu parti de nous, mais dont la discrètion fait qu'on pense peu à eux. A chaque nouveau disques ils se rappelent à nous et nous rassurent : ils n'ont pas changé, n'ont pas suivi les modes, sont toujours les mêmes.

Jean-Louis Murat est de ceux-là. Il est probablement un des songs-writers français les plus doués de sa génération. Des textes qui vous touchent toujours au plus profond, qui parlent de ce que l'âme humaine a de plus intime et qui font mouche à chaque fois, le tout accompagné par une musique aux accents toujours novateurs. Murat a un univers propre à lui, poètique, lyrique, bucolique parfois, mais toujours sensible.

Bien que discret et peu enclin à s'épancher dans les médias (ces rares interventions médiatiques valent le détour tant il ne fait rien pour cacher son dédain profond pour la chose), il est très prolifique. Une vingtaine d'albums, sans compter les collaborations diverses et variées. Cette production a pu nuire parfois à la lisibilité de sa carrière, à tort évidemment, puisqu'il n'y a quasiment rien jeter dans sa production.

Jean-Louis Murat est un auteur essentiel de notre production nationale, à mettre au niveau d'un Bashung ou d'un Gérard Manset, il est un peu le Léonard Cohen français. Pourtant, il a du mal à toucher le grand public et à dépasser un cercle d'aficionados. J'espère donc contribuer un tout petit peu à modifier cela.

Difficile donc de choisir dans la discographie du monsieur tant y est bon et précieux. Pourtant, malgré les années, il est un disque vers lequel je reviens sans cesse, un de ses premiers albums, avec lequel il a connu le succès : "Le Manteau de la pluie". La raison en est double. D'abord parce que c'est le disque avec lequel je l'ai découvert, j'avais alors à peine 20 ans. Ensuite parce qu'il contient un de ces plus chansons, "Col de la Croix-Morand", dédiée à un petit coin d'Auvergne où il vit et qui se trouve être une région qui m'est cher.

murat le manteau de pluie

Des bruits de porte, un grillon au loin, un enfant qui chantonne, c'est dans cette ambiance très intime que débute l'album avec "Je n'ai plus que toi, animal". La chanson est comme une souffrance ou Murat reprent ces quelques mots : "Vois comme je vis mal, je n'ai plus que toi, animal". 2'56" de douleurs qui se terminent par le bruit de la pluie qui tombe. C'est triste, c'est douloureux et magnifiquement beau, surtout c'est incroyablement culotté de commencer un album ainsi, d'y exprimer sa souffrance et sa solitude.

Les grillons, l'ambiance lugubre, on la retrouve sur "Col de la Croix-Morand", le chef-d'oeuvre à mon goût de Murat. Le goût de la solitude porté à son paroxysme, il chante cette terre auvergnate qui est la sienne. Une terre à l'image des homme qui y vivent, dure, âpre, mais terriblement attachante. Par contraste aux paroles, la musique parfois d'une grande ampleur vient pour rappeler que parfois face à la nature, on est tout petit. Chanson aérienne, subtile, sublime.

"Cours dire aux hommes faibles" commence sur un tempo plus rapide, mais le texte est toujours aussi désenchanté. Chanson à double sens puisque les humains qu'il décrit ressemblent fort à son propre portrait. Image de lui peu reluisante, certes, mais qui donne une chanson lumineuse, avec une fin à l'orgue qui reste dans la tête longtemps.

Avec "Le lien défait", on retrouve une autre de ses plus belles chansons, une histoire d'amour cette fois-ci (ou de désamour). Chanson limpide où Murat renoue avec les guitares.

Au départ, la plage 5 était occupée par"Le Mendiant à Rio" reprise de Mickaël Franks en hommage à Carlos Jobim que devra retirer Jean-Louis suite à une action judiciaire. C'est donc "Sentiment nouveau" qui vient à cette place sur le CD en ma possession. Véritable éclaircie dans ce disque, elle correspond à une nouvelle rencontre dans la vie du chanteur.

Jean-Louis Murat - Sentiment nouveau (CLIP)

 Retour aux synthés sur "L'éphèmère", chanson intime comme sussurrée par Murat. Formidable sensation que cette chanson, elle donne le sentiment d'un petit souffle de vent sur la peau. C'est doux, c'est sensible, c'est plein de grâce et surtout de classe. 4 minutes de grand plaisir.

"L'infidèle" du titre a un double sens : le sens religion certes, mais aussi celui de l'homme aux multiples femmes. Murat joue à merveille sur l'ambiguîté des deux sens et donne une chanson poètique et énigmatique. Les deux chansons qui suivent sont dans la même veine énigmatique. Jolies, sensuelles, elles s'écoutent sans déplaisir mais ne sont pas mes préférées.

Un mot enfin sur la dernière plage "Le Manteau du pluie du singe", petite chanson pour finir l'album, elle sous forme de Haïku, un homme à la culture asiatique dont Murat est friand.

 

 

 

 

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Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta

Hannah Arendt Bande-annonce

En 1961, Hannah Arendt, la philosophe juive allemande de renommée internationale vit à New York depuis déjà un certain nombre d'années avec son mari, quand débute à Jérusalem le procès Eichmann. Adolf Eichmann est l'homme qui a été chargé de mettre en place la logistique de la solution finale. Son procès s'annoce comme un évènement historique majeur et Hannah Arendt veut absolument être sur place pour le suivre. C'est ce qu'elle fera après que le jounal "New Yorker" ait accepté qu'elle suive le procès pour eux et écrive une série d'articles. Seulement, alors qu'Eichmann est décrit par le monde entier comme un monstre, une personne "normale" ne pouvant pas commettre de tels horreurs, pense-t-on, Hannah Arendt, au fil des audiences, va peu à peu faire évoluer sa pensée au point de mettre en place son concept de "banalité du mal". Pour elle, Eichmann n'est pas un monstre hors du commun, mais un être banal, un fonctionnaire zélé, tellement imprégné par l'idéologie du système nazi qu'il a cessé de penser. Hannah Arendt ne disculpe pas Eichmann, bien au contraire, pour elle il est mille fois coupable, elle théorise le fait que nous avons probablement tous une part d'inhumanité en nous et que dans des circonstances exceptionnelles, celle-ci peut toujours ressurgir.

Ce qu'Hannah Arendt n'imagine pas, c'est le tollé d'indignation et de colère que vont provoquer ses articles. Ses amis vont la fuir, elle va être menacée, mise au ban de son université et rejetée par une part importante des intellectuels américains et juifs.  Dans les mois qui vont suivre la publication des articles elle va vivre un calvaire qui n'a d'égal que la révolution intellectuelle qu'elle propose.

Certes, le film a certaines faiblesses, j'y reviendrai plus loin, mais il a une qualité majeure, essentielle, qui fait de lui un grand film, un film indispensable : rarement la construction d'une réflexion n'a été aussi bien filmée au cinéma. On comprend en même temps qu'Hannah Arendt ou presque les cheminements intellectuels qui sont les siens, on perçoit ses doutes, puis ses convictions. On subit en même temps qu'elle la douleur d'être incompris. Tout cela est magnifiquement restitué et rien que pour cela, ce film mériterait d'être montré dans toutes les classes de philosophie. Si Margarethe Von Trotta arrive à un tel résultat, elle le doit en grande partie à son actrice principale, Barbara Sukowa, toujours juste, elle est particulièrement bluffante.

Alors oui, le film a certaines faiblesses. Comme celle de laisser trop de place aux questions sentimentales d'Hannah Arendt qui interfèrent parfois sur le propos. Comme celle d'avoir absoluement voulu rappeler sa liaison avec Martin Heidegger, lequel soutiendra le règime nazi, ce qui au final n'a que peu d'intérêt sur le film et surtout mériterait un film en soi tant cette question-là en amène d'autres sur la nature humaine. Comme celle, surtout, de prendre peut-être trop ouvertement fait et cause pour la philosophe tout en balayant d'un revers de la main les arguments adverses, alors même qu'aujourd'hui la polèmique continue, comme le montre le film de Claude Lanzmann, "Le Dernier des injustes", qui justement tente de démontrer que la concept de "banalité du mal" est une erreur (je vais bientôt voir ce film, donc probablement un billet à venir bientôt).

Tout cela est réel et ne doit pas être sous-estimé, mais n'enlève aux qualités indéniables du film : "Hannah Arendt" doit être vu comme une étude sur la mise en place d'une logique par une des plus grandes philosophes du XXème siècle.

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Hommage à Georges Moustaki !

Il est des artistes qui ont tellement bercé votre votre enfance, qui sont là depuis toujours en fait, qu'on les croit éternels. A tel point que l'annonce de leur mort vous plonge dans une nostalgie tenace et qu'une profonde tristesse s'empare de vous. Georges Moustaki vous assurément parti de ceux-là. A l'instar des Brassens, Brel, Ferré, Barbara, il fait partie de ceux qui ont servi la langue française, l'ont magnifié, et à ce titre il restera dans l'histoire pour avoir donné quelques unes des plus belles chansons d'après-guerre.

Parmi celles-ci, il y a forcément "Ma liberté", chanson qui à elle seule résume parfaitement le personnage et qui fut en son temps interprétée aussi par Serge Reggiani, son interprète fètiche qui a le mieux su mettre en valeur ses textes.


 

Si Moustaki était bien son vrai patronyme (Mustacchi en italien), Georges n'était pas son prénom. Il s'appelait en fait Giuseppe (Joseph) mais avait choisi Georges pour rendre hommage à l'un des hommes qu'il admirait le plus et qui fut aussi son ami : Georges Brassens.

Ce qui ne l'a pas empêché d'écrire une chanson intitulée "Joseph", une de ses plus jolies :

Il ne saurait y avoir d'hommage à Moustaki, sans évidemment "Le Métèque", la chanson qui l'a fait connaître comme interpréte. Ecrite au préalable pour Reggiani, celui-ci la refusa pensant qu'elle était tellement personnelle, collait tellement à Moustaki, que seul lui pouvait la chanter.

Reggiani ! Difficile de ne pas penser aussi à lui, tant l'association des deux fut magnifique. Cela a donné entre autre "Sarah", peut-être la plus belle chason d'amour, le plus hymne qui n'ait jamais été rendu aux femmes.

La chanson s'appelle "Sarah", parce que par pudeur, Moustaki ne voulait pas que l'on reconnaisse la personne dont il parlait. Pourtant, elle existe bien cette "Sarah", puisqu'il s'agit en fait d'Edith Piaf avec laquelle il a vécu durant une année et à qui il a donné une de ses plus belles chansons : "Milord".

 

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Morituri de Yasmina Khadra

Yasmina Khadra Morituri

En pleine guerre civile algérienne, le commissaire Llob se voit confier par un ancien politique qui a gardé de l'influence, la mission de retrouver sa fille qui a disparu. Très vite, il va  enquêter dans les milieux interlopes de la nuit algérienne, et être confronté à une histoire de corruption où se mêlent politiques et religieux intègristes.

"Morituri" est un mot latin qui signifie "ceux qui vont mourir". C'est exactement la position du commissaire Llob, un policier intègre. Mais dans ce début des années 90, en Algérie il ne fait pas bon être flic, et encore moins intègre.

Le talent de Khadra ne réside pas dans ses intrigues. Compliquées, à l'instar de son pays à cette époque, on s'y perd facilement. Non, ce qui fait que l'on tourne les pages et que ses livres sont particuliers, c'est que Khadra sait nous faire ressentir le climat de peur et d'intolérance de l'époque. Dans ce livre, tout le monde se méfie de tout le monde, les morts violentes sont quotidiennes, la corruption est partout.

Surtout Khadra fait d'Alger un personnage à part entière. Une ville qui, on le pressent, à autrefois fait fantasmer tous ceux qui la fréquentait et qui peu à peu se referme sur ses habitants comme un piège. Llob est entrer dans ce piège, et pour cet raison, il est condamné, si ce n'est à mourir, au moins à vivre dans la peur.

Il faut lire Khadra. D'abord parce qu'il s'agit d'un écrivain au courage hors du commun, mais surtout parce qu'il nous permet de mieux comprendre ce qu'a pu être l'Algérie des années 90. Un pays qui a connu une guerre dont personne n'a vu d'images. Lui nous fournit des images mentales. C'est précieux.

 

Morituri bande annonce

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