Peintre, photographe, écrivain, c'est surtout pour sa carrière de musicien que Gérard Manset est connu et reconnu en France. Une carrière originale puisqu'elle s'est construite sans aucune (ou presque) apparition télévisée ou radiophonique depuis ses débuts, et surtout sans aucune prestation scènique depuis 30 ans. C'est donc grâce à la qualité de ses disques, à la fidélité de son, et aussi un peu grâce au soutien d'une partie de la presse écrite spécialisée que la réputation de Gérard Manset s'est faite. Une carrière audacieuse aussi, puisque l'artiste ne fait aucune compromission sur son art a la poèsie unique. C'est ainsi que dès 1970, il sera le premier musicien français à composer et produire un concept album "La Mort d'Orion", plus d'un an avant le formidable "Mélody Nelson" de Serge Gainsbourg.

Son quatrième album est un véritable tournant dans sa carrière, puisqu'après le succès critique, il va lui amener le succès public, notamment grâce aux deux premiers titres, véritables tubes qui par la suite deviendront des classiques et seront repris par de multiples artistes. Ce succès lui ouvrira aussi momentanément les portes des médias pour la seule fois de sa carrière, porte qu'il se dépêchera de refermer avec le disque suivant "Rien à raconter". Publié en 1975, l'album comporte 8 titres plus une neuvième plage en reprise de "Y a une route". Par la suite, il y aura plusieurs rééditions avec de nouveaux morceaux, tandis que d'autres disparaitront. Pour ce billet, on s'en tiendra à l'original sorti en vinyl en 1975.

Manset-Gerard-Manset-Y-a-Une-Route-1975-33-Tours-294526120_ML

On le sait, en plus d'être un artiste protéiforme, Gérard Manset est aussi un grand voyageur ; d'ailleurs dès la fin des années 70 certaines de ses compositions prennent des tonalités plus lointaines, plus exotiques notamment "Royaume de Siam". Mais, l'envie de voyage est déjà bien  présente dans cet album de 1975, dans les deux premiers titres, évidemment, mais dès la pochette du vinyl : une superbe photo en noir et blanc où l'on Gérard Manset seul sur les quais de la gare Saint-Lazare, prêt au départ.

"Y a une route" a l'honneur d'ouvrir l'album. Magnifique ballade en forme d'invitation au voyage (paroles ici). Un voyage qui ne serait pas de tout repos, un voyage dangereux, vers l'inconnu, avec "des oiseaux aux yeux malades" et "une fumée qui fait peur". Pour la vidéo, j'ai trouvé un clip (d'époque ?), avec, ô miracle et rareté, un extrait d'interview du bonhomme.

Après ce titre qui deviendra culte, vient "Il voyage en solitaire" : LA chanson phare de Manset, véritable hymne nostalgique et triste à sa profession d'artisan de la musique. Ca commence par une magnifique mélodie au piano qui peu à peu va être rejoint par l'orchestre. On y trouve déjà, en 1975, les préoccupations écologiques et humanistes (ici) qui ne le quitteront pas, en effet, Gérard Manset depuis toujours "chante la Terre". "Il voyage en solitaire" est un véritable poème qui traverse le temps et est désormais enseigné dans les écoles. A noter que la chanson doit beaucoup au producteur de France Inter, Daniel Hamelin, qui va programmer la chanson jusqu'à ce qu'elle trouve un distributeur commercial : le 45 tours se venda à 300 000 exemplaires.

Alors que les deux premiers titres sont des ballades très douces, un peu romantiques, "On sait que tu vas vite" débute par une guitare endiablée. Véritable rupture avec ce titre, plus rock au début avec une voix féminine très aigüe qui surprend, puis après plusieurs silences, la chanson va dériver vers des sonorités plus jazz. Consacrée au problème des jeunes qui meurt en voiture à cause de la vitesse (on l'a oublié, mais en 1975, le nombre de morts en accident de voiture est de 17 000 par an), la chanson est la plus rèaliste de l'album, la moins poétique. Il n'empêche, on l'écoute toujours avec un grand plaisir.

"Qu'il est loin le temps devant nous" est un retour à la ballade nostalgique. Un véritable slow, avec de jolies plages de guitares et une mélodie magnifique. Un titre superbe injustement oublié.

La face B du vinyl commence par des violons violemment aigus, stridents, puis la voix de Manset arrive, lancinante comme une plainte. "Attends que le temps te vide" est un de ces longs poèmes épiques (paroles ici) que Gérard Manset adore. 10 minutes de poésie, pessimiste certes, mais tellement, tellement belle. Cet art de la chanson où guitare et voix se répondent est caractèristique de Gérard Manset. Musique et chant sont interdépendants, indissociables, et ce sont 10 minutes qui pourraient durer une heure : ce serait encore trop court. Il y a du Pink Floyd chez Manset, à moins que ce ne soit le contraire.

Pas facile d'enchaîner après un tel titre, alors autant jouer la rupture. C'est axactement ce que fait Manset avec "Un homme étrange", titre plus rythmé, presque groovy (enfi pas trop quand même, c'est du Manset, faut pas exagérer !!!). Là encore, on retrouve sur la fin du titre des sonorités un peu jazzy. Surprenant et ma foi, bien agrèable comme chanson.

"Les vergers du bon dieu" est une courte transition qui nous mène tout droit au très beau "C'est un parc" (ici). Un peu mystique, cette chanson très douce, clôt avec beauté un album sublime d'un grand artiste dans la lignée de Bashung avec lequel il collaborera sur  5 titres de "Bleu pétrole". En espérant qu'un jour, il rentrera enfin dans la postérité.

PS : je n'ai pas commenté la reprise un peu déjantée de "Y a une route" qui clôt véritablement l'album, mais qui n'a à mon avis d'autre intérêt que de remplir l'espace qui restait.