PJ Harvey est une artiste indispensable. Après 20 ans de carrière et 10 albums solo, rares sont ceux qui ne cédent pas aux sirènes de la facilité. C'est le cas de PJ Harvey qui réussit le tour de force, disque après disque, de toujours se renouveler, d'être toujours là où l'on ne l'attend pas. Et si elle surprend ou étonne parfois, il est rare qu'elle déçoive.

Forcément, avec "Let England shake", son dixième opus, la déception n'est une fois de plus pas au rendez-vous. Bien au contraire. Ce disque est probablement l'un des meilleurs de l'artiste, et à mon sens l'une des plus grandes réussites de ce début de siècle dans le domaine du rock. La critique ne s'y est d'ailleurs pas trompé qui lui a réservé un accueil triomphal.

PJ Harvey renoue avec les guitares qui reviennent en foce dans ce disque alors qu'elles avaient un peu disparues du précédent. Pour autant, "Let England shake" ne s'inscrit pas dans un style musical précis, ou sous une influence quelconque. C'est un disque intemporel. PJ Harvey explore ici l'histoire de son pays, l'Angleterre, et particulièrement ses périodes de guerre, d'où ce sentiment de nostalgie, voire de tristesse.

On pourra trouver l'intégralité des paroles des chansons traduites en français à cette adresse.

pj harvey

Rythme rapide au piano, une petite influence des Doors, c'est la chanson qui donne son titre à l'album qui le débute "Let England shake", donnant ainsi le ton un peu désenchanté qui coure le longe des 12 plages. Sa voix éthérée, étonnamment juvénile pour une femme de 40 ans, elle nous raconte sa vision de l'Angleterre aujourd'hui, un pays sur la fin ("England's dancing days are done"), un pays qui fut beau mais qui se meurt ("the shores of lovely lakes heavy stones are falling"). Bref, l'allègresse du désenchantement.

L'Angleterre, un pays de dégoût("Damp filthiness of ages), de mort, abîmé par toutes ses guerres ("and on the graveyards, and dead sea-captains"), mais un pays où malgré elle veut être, en tout cas plus que dans une Europe rejetée (Goddam' Europeans")". Tristesse et nostalgie toujours, sur "The last living rose". La rose du titre étant évidemment l'Angleterre. Ce sentiment mêlé est formidablement traduit par l'association guitare / saxophone.

C'est le clairon qui annonce la troisième chanson, forcément dédiée à l'armée. "The glorious land" est évidemment un titre ironique. Le pays "glorieux dont il est question est évidemment l'Angleterre, mais celle celle-ci n'a rien de glorieuse. En quelques phrases, PJ Harvey décrit un pays miné par ses guerres ("our land is ploughed by tanks and feet marching"), un pays sans avenir qui produit lui-même ses malheurs de demain (And what is the glorious fruit of our land ? its fruit is deformed children"). Quelle attaque en règle de la puissance militaire Britannique. On rêve qu'en seulement 9 vers un artiste français puisse en faire autant. Orgue, clairon, quelques accords de guitare, voix : sublime !

Une armée, justement composée de soldats. Et c'est ce que l'un d'eux a vu que raconte "The words that maketh murder". Une vision forcément apocalyptique ("i have seen and done things i want to forget") en partie indicible ("i fear it cannot be explained. The words that maketh murder"). Texte magnifique soutenu par une instrumentation sobre et élégante. Grande idée que d'avoir mis ces choeurs ad libidum au milieu de la chanson, renforçant ainsi l'idée que le soldat qui parle n'est pas un cas isolé.

La mort ! Celle que produit les guerres à outrance qu'a connu l'Angleterre au cours de son histoire. C'est encore le sujet de "All and everyone" qui décrit un champ de bataille après la bataille. Une guerre d'avant l'ère moderne, certes, puisqu'il y est question de cavaliers, mais magnifiquement décrite ("Death's anchorage. When you rolled a smoke or told a joke, it was in the laughter and drinking water"). accompagnement minimaliste au début : guitare, battrie, orgue en sourdine, puis la voix se fait plus forte plus prègnante alors le son et le nombre des instruments augmente, avant que le tout ne devienne plus lent, plus éthéré : la mort qui fait son office. Avant que tout ne s'énerve de nouveau : la colère. Si ça c'est pas du grand art !

Tant qu'à être sur les champs de bataille, autant y rester, mais cette fois-ci aujourd'hui. "On battleship hill" retourne sur les lieux de la première guerre mondiale, et constate avec tristesse et nostalgie que la nature a tout effacé, les traces de la guerre, mais aussi la mémoire des hommes qui sont morts ("Cruel nature has won again"). Mon titre préféré, construit en trois temps : D'abaord un instrumental a la guitare acoustique, puis la voix montant incroyablement dans les aigus de PJ Harvey, avec une simple guitare derrière elle, puis arrive une voix masculine, quelques notes de piano, comme la pluie qui tombe, comme le temps qui passe, le dernier couplet chanté plus fort que le précédent. Sentiment de la pression irréversible du temps et de la nature : formidable !

Avec "England" PJ Harvey redit l'attirance et la répulsion qu'elle a pour son pays ("I live and die through England. It leaves sadness. It leaves a taste, and bitter one"). Les paroles, comme toutes les paroles de ce disque sont fantastiques. La chanson a toute sa place dans ce disque, elle est originale et intéressante, oui, mais voila : c'est la seule de l'album que je n'aime pas. PJ Harvey part dans des vocalises, un peu tyroliennes, qui me brusquent un peu l'oreille. Dommage, certes, mais peut-on parler de faute de goût dans un si belle album ? Allez, je mets quand même la vidéo pour que vous vous rendiez compte par vous-même.

La formidable voix de PJ Harvey, sans vocalises cette fois, on la retrouve plus belle que jamais dans "In the dark places" qui décrit les dégâts que les guerres et les morts qu'elles entraînent ont laissé sur ceux qui restent ("Passed through the damned mountains, went hellwards, and some of us returned and some of us did not"). Jolie mélodie accompagnée sobrement, avant que pour le final, les autres instruments et les choeurs ne les rejoignent.

Avec "Bitter branches", c'est un autre aspect de la guerre qui est évoqué, celui des adieux des soldats à leurs femmes. Beau texte qui compare les soldats à des arbres, et leurs armes à des branches amères ("Their arms are bitter branches spreading into the white world"). Un des titres les plus rythmé de l'album, où là aussi PJ Harvey monte incroyablement dans les aigus, alternant les passages avec une voix plus éthérée.

La voix éthérée ? On la retrouve, suave, presque murmurée sur "Hanging in the wire". Jolie ballage, presque sussurée. Un epetite chanson qui s'intriduit comme ça dans le disque, presque en catimini.

Comment faire tout un album sur les guerres britanniques sans parler de la guerre en Irak ? C'est chose faite avec "Written on the forehead" qui raconte les aventures d'un soldat anglais en Irak (Si j'ai bien compris, parce que là, je n'ai pas trouvé de traduction). Belle chanson, sur le même acabit que la précédente.

Sur la dernière chanson "The colour of the Earth", surprise, ce n'est pas la voix de PJ Harvey que l'on entend en premier, mais celles de Mick Harvey, John Parrish et Jean-Marc Buttry, les musiciens qui l'ont accompagné sur ce disque. Quoi de plus logique que de finir un album entièrement consacré à la guerre, par une chanson sur l'absence de ceux qui sont morts au combat ("Louis was my dearest friend fighting in the anzac trench Louis ran forward from the line and I never saw him again"). Belle petit ballade pour cloturer un chef-d'oeuvre.

 

PS : Pour cet album, Seamus Murphy avait fait une vidéo pour chaque titre. Elles sont toutes formidables. Je n'ai mis que les deux premières réalisées par lui, les autres, on peut les trouver sur le site des Inrockuptibles. Ne vous en privez pas !