Fondé en 1989, dans la banlieue de Boston, Morphine, est le fruit d'une envie et d'un coup de génie. L'envie est celle qu'ont eu les deux membres fondateurs du groupe, Mark Sandman et Dana Colley de revenir à une musique dépouillée, plus épurée. Le coup de génie est d'avoir purement et simplement supprimé la guitare électrique, et de l'avoir remplacée par un saxophone baryton. Sandman et Colley embauchent le batteur Jerome Dupree et sortent leur premier album "Good" en 1992.

Le pari est risqué, complètement fou diront les puristes, pourtant cela fonctionne. Le sax survolté de Colley, la basse 2 cordes de Sandman et le jeu de batterie de Dupree trouvent une alchimie presque parfaite. A cette harmonie s'ajoute la voix de Sandman qui sent bon le whisky et la cigarette (et certainement d'autres substances moins licites). Bref, les critiques vont adorer, et le disque connaîtra un petit succès de bouche à oreille. Succès qui ne démentira pas avec le second opus "Cure for pain", et qui s'amplifiera avec le troisième "Yes".

Les trois disques sont dans la même veine. Pourquoi changer une formule qui marche ? Mais avec "Yes", le groupe a vraiment trouvé sa vitesse de croisière, seul  Billy Conway remplace Dupree à la batterie. Avec cet album, Morphine arrive à faire fonctionner la formule de manière créative sur tout un disque, ce qui n'était peut-être pas le cas des deux précédents qui pêchaient un peu sur la longueur.

D'emblée "Honey white" annonce la couleur avec un riff de saxo surpuissant. Dans la foulée débarque la voix de Sandman. Tout ça est ultra rapide et rythmé, comme si ce disque s'inscrivait dans une urgence. Les paroles (ici) transcrivent à merveille ce son crasseux, digne des bas-fonds de Chicago, puisque c'est bien sûr de drogue qu'il s'agit, de drogue ou d'amour, on ne sait pas, mais les deux sont tellement liés.

Après ce déferlement, "Scratch" est comme un répit. La ligne de basse est tranquille, la voix de Sandman plus calme, le sax apaisé. Pourtant, ça parle de désabusion, de désespoir (ici). Mais qu'est ce qu'il est beau le solo de saxophone.

"Scratch" n'était qu'une pause, parce qu'avec "Radar" le sax reprend le dessus, entamant une conversation superbe avec la voix de Sandman. Dans les parties musicales, on est stupéfait de voir à quel point, sax et guitare basse sont en osmose. Pour les paroles, c'est ici.

Retour dans le cool avec "Whisper" (ici). La batterie se fait ici plus présente, mais le sax prend cette fois-ci des sonorités presque jazz. Dans le duel qui l'oppose à la voix de Sandman, dans leur conversation épique, c'est lui qui cette fois-ci prend clairement le dessus. Chanson de fin de soirée, elle retranscrit parfaitement l'ambiance.

On garde la même ambiance coll pour "Yes", chanson courte, un peu énigmatique, transition parfaite avant "All your way". Tout commence par une phrase de guite basse, reprise par le sax, puis arrive la voix de Sandman, ccalme, apaiseé, presque sussurée. Très belle chanson sur le dépit amoureux (du moins me semble-t-il, mon anglais laissant à désirer) (ici).

Dans cette ambiance boîte de nuit un peu décadente, le sexe a évidemment toute sa place. C'est "Super sex" (ici). Au départ la voix de Sandman est vaporeuse, plus fatiguée que jamais, avant que le rythme ne s'accélére et qu'elle ne prenne des accents colèriques, presque démoniaques sur la fin. Ici, le sax est en retrait, comme en écho, mais cette fois-ci, grande nouveauté, ils sont deux : Colley réussit ce tour de force de jouer de deux instruments en même temps, un baryton, un alto. Chanson magnifique, sublime, temps fort du disque, elle en sera le tube principal. A noter que la chanson a donner lieu à un superbe clip.

Retour à nouveau au calme avec "I had a chance". Chanson désespérée sur une chance que l'on a laissé passer (ici). Sandman prend des accents dignes de Tom Waits. On se croirait clairement en fin de nuit, sur les bords d'une route, à ressasser le passé, une cigarette à la bouche, une bouteille dans la main. Bon sang que cette ambiance poisseuse qui tient tout le disque est magnifique.

Ambiance poisseuse, alcool, sex, dépravation : la prison et la justice (divine ?) ne sauraient être bien loin. "The Jury" a donc toute sa place dans ce disque. Chanson à part dans l'album : Sandman parle plus qu'il ne chante, tandis que le saxophone joue sa partitiuon seul dans son coin, comme déconnectés l'un de l'autre. Surprenant, mais pas ce que je préfére dans l'album.

Qu'à cela ne tienne, on repart avec "Sharks". Là aussi, Sandman, donne l'impression de parler, et quand il le fait, seule la batterie le suit, discrète, douce. Mais à chaque pause de paroles, le sax se déchaine. C'est le morceau le plus construit de l'album, le plus original, le plus fou.

Avec "Free love", le saxophone de Colley se fait plus lent, plus lascif, plus grave, avant de partir dans les aigus de façon incontrôlée. Comme une apocalypse.

Surprise ! l'album se termine avec "Gone for good". Une magnifique petit ballade douce, tranquille et triste (paroles ici) avec seulement la voix de Sandman et quelques notes de ... guitare acoustique. Ce bousculement de son que constitue "Yes" se termine donc de la plus classique des manières, rappelant qu'au-delà des apparences, Morphine a bien fait le choix d'une musique épurée de toute fioriture.