kerrPour un blog consacré pour partie à ce que j'ai sans modestie appelé le meilleur du polar, j'aurai pu commencer par un livre des grands auteurs américains de romans noirs, comme Raymond Chandler, Jim Thompson, Horace Mc Coy, ou encore l'immense James Ellroy. J'aurai pu aussi commenté un des auteurs français, Patrick Manchette, Jean Vautrin ou encore Didier Daeninckx, fondateurs de ce que l'on appellerait désormais le polaret qui ont tant apporté au genre.

Pourtant, j'ai préféré un auteur contemporain, Ecossais de surcroît : Philip Kerr. La raison en est simple : sa fabuleuse trilogie berlinoise est un concentré du meilleur de la littérature policiére. Il y a évidemment un détective privé un brin désabusé qui porte sur la société un regard acerbe et décalé, une enquête compliquée et dangereuse, un suspens haletant de bout en bout. Mais surtout, il y a le contexte historique et cette irruption du réel dans la fiction devenue courante dans le polar et qui fait que ce genre est le plus à même de parler de notre société et d'en dénoncer les travers. Et là, en l'occurrence, en matière de contexte historique, dans ce premier volet de la trilogie (qui en fait aujourd'hui en est à six volumes plus deux autres non encore traduits), on est servi, puisque l'histoire se passe dans les années 30, dans l'Allemagne nazie, en 1936 au moment de l'ouverture des Jeux Olympiques de Berlin.

A cette époque là, effectivement, Bernhard Gunther est un détective privé de solide réputation, spécialisé dans les disparitions, et en 1936, à Berlin, les disparitions, ce n'est pas ce qui manque. Il est embauché par Hermann Six, un gros industriel de la métallurgie. Celui-ci vient de perdre sa fille et son gendre lors d'un incendie criminel, mais plus que la recherhce du coupable, ce qu'il veut, c'est remettre la main sur des bijoux d'une exceptionnelle valeur qui ont été dérobés en même temps. Gunther se doute bien qu'il y a une raison secrète, mais la mission étant bien payée, il accepte. Il ne se doute pas à ce moment-là que sa vie est en train de basculer. Il va se retrouver confronté aux plus grands pontes du règime nazi à tel point qu'il sera pris dans la lutte de pouvoir qui oppose Hydrich à Himmler.

Ce premier volet constitue à lui seul une oeuvre majeure de la littérature policière. D'une part parce qu'il se confronte à une période clé de notre histoire contemporaine, à tel point que le genre littéraire semble fait pour raconter cette histoire là et on se demande pourquoi et comment les écrivains ne s'en sont pas saisis avant. D'autre part parce qu'il met en lumière deux points que les historiens officiels ont peu ou prou occulté : la corruption du régime et sa faillite qui dès 1936 est patente, et le portrait de ces allemands qui n'ont jamais soutenu Hitler, et dont on a oublié qu'en 1933 ils étaient largement majoritaires (67 % n'ont pas voté pour Hitler).

Pendant plus de 300 pages, on découvre une Allemagne nazie qui nous est inconnue. Première surprise, l'hitlérisme dont on nous disait qu'il devait sa durée en grande partie à ses succès économiques a fait de l'Allemagne un pays de où les mafias officielles, où les magasins sont vides, où la population est résignée. La population justement, loin des images d'Epinal qui peignent les Allemands comme solidaires de leur pouvoir, ceux-ci, dans leur immense majorité s'en sont toujours méfié. D'un silence coupable certes, mais une grande partie des Allemands n'a fait que subir le nazisme, n'y a jamais adhéré.

Parce qu'historiquement il est particulièrement crédible, parce qu'il contribue à changer notre vision sur cette période, il faut lire "L'été de cristal".

A découvrir, une interview de Philip Kerr :